I.Q.GA.RHO

COLLOQUE

« MONDIALISATION et TEILHARD de CHARDIN »

 

20 octobre 2002

Bagnols sur Cèze

 

Mondialisation et Personnalisation avec Teilhard de Chardin

Conférence de Raoul Giret le 29 octobre 2002

 

M.  Boissonnat présente mieux que je ne saurais le faire la Mondialisation qui se développe depuis plus d’un siècle aux plans économique, financier et politique avec ses conséquences sociales. Dans ce colloque sur « Mondialisation et Teilhard de Chardin » ma tâche est de réfléchir avec vous sur ce que Teilhard propose dans ce domaine. Tâche difficile.  Sa pensée s’est développée dans la première moitié du 20ème siècle et depuis sa mort l’évolution de l’humanité s’est accélérée. Aujourd’hui, que peut-il nous apporter ?

 

La Mondialisation, que Teilhard nomme Planétisation, est la conséquence de la convergence de l’Humanité qu’il appelle de tous ses vœux puisqu’il affirme que l’Homme prenant conscience de l’Evolution en devient responsable ! Nous entrons, écrit-il, dans l’Ultra-Humain, phase de convergence volontaire de l’Humanité. Cette responsabilité implique des choix, lesquels ?

La vision de Teilhard est fondée sur deux piliers : l’Evolution et l’Homme.

L’Evolution est une histoire, celle de la montée de la complexité par des synthèses successives. Le Pas de la Vie et le Pas de la Pensée sont des discontinuités majeures ; le  second est associé à l’apparition de l’Homme, au sommet de la complexité.

Sa vie durant, Teilhard s’est efforcé de convaincre les scientifiques et l’Eglise de la réalité et de la généralité de l’Evolution. Aujourd’hui, la communauté scientifique reconnaît  l’Evolution et admet généralement qu’elle est associée à une montée de la complexité. Et, pour l’Eglise, la théorie de l’évolution est maintenant plus qu’une hypothèse.

L’Homme est donc le produit de cette évolution. Mais qui est cet Homme qui apparaît dans la continuité de l’évolution biologique, dans la famille des singes, cet Homme qui est le seul être capable de comprendre son passé et de se projeter dans l’avenir, le seul être capable de pénétrer les mécanismes de l’Univers et de son évolution ? N’est-il qu’un animal supérieur, un singe de luxe ? Certains scientifiques l’affirment ! Un extra­terrestre qui visiterait la Terre serait frappé par les manifestations de l’activité de l’homme et par son comportement. Il ferait certainement de lui un être singulier profondément différent de tous les animaux.

Par son intelligence réfléchie, il transforme la face de la Terre. Sa capacité de synthèse se manifeste dans les objets qu’il fabrique. Elle lui donne une véritable créativité.

Avec la pensée réfléchie et le langage une nouvelle mémoire est apparue : la mémoire culturelle sociale alimentée par la créativité de tous les membres d’une société humaine. On ne connaît pas d’équivalent animal à l’évolution culturelle sociale qui a conduit l’homme à l’industrie, la religion et l’art. Singes et dauphins sont intelligents mais il leur manque une culture évolutive et son mode de mémorisation et de transmission. Une telle culture, si elle existait, aurait marqué leur environnement et le nôtre ! Cette capacité de mémorisation rapide des innovations assortie de la facilité de transmission d’un être humain à son frère et d’une génération à l’autre, marque le Pas de la Pensée, discontinuité dans le processus évolutif aussi importante que celle du Pas de la Vie.

L’homme prend conscience du temps en s’insérant dans l’histoire de son groupe. Ne pouvant s’appuyer sur son instinct, il veut prévoir son avenir : démarche culturelle remplaçant la démarche instinctive de l’animal. L’homme, être de projet, ne peut pas vivre sans projet : projet de l’activité de la journée, de vacances, de retraite, projets d’avenir des enfants, projets collectifs dans l’entreprise et dans la cité. L’homme se projette dans l’avenir !

Chacun de nous se perçoit comme étant un sujet, observateur et acteur ; il est conscient d’être une personne capable de dire « je ». Cette expression implique un langage. « Je » parle à un interlocuteur doué, comme moi, de pensée réfléchie, capable de me comprendre et de me faire part de ses réflexions. La personne humaine est inséparable d’une relation entre des personnes. Et chacune d’elles se construit dans ses relations avec d’autres personnes.

La Personne humaine est capable d’amour. Ouvrons les yeux sur les manifestations de sympathie et de dévouement dans notre vie quotidienne comme dans les drames médiatisés. Que d’exemples d’oubli de soi, de don de soi dans la vie familiale, dans des organisations prenant soin de handicapés, de réfugiés, de peuples menacés par la famine et les épidémies. Réjouissons-nous de la solidarité humaine spontanée lors des catastrophes. Des exemples quotidiens montrent que l’amour est un sentiment commun chez l’Homme.

L’amour est don de soi, mais il n’y a don que dans la liberté de ne pas donner. La liberté astreint l’Homme au choix, et le choix libre entraîne la responsabilité.

Le besoin de se dépasser habite tout Homme. Faire plus ou faire mieux, se dépasser dans la quantité ou par la qualité, l’insatisfaction devant l’œuvre accomplie jugée imparfaite, sont des signes d’un désir d’absolu qui habite notre conscience.

Le sens du temps et le désir d’absolu conduisent l’homme au refus de la mort. Se projetant dans l’avenir, il sait que la mort terminera sa vie. Cette perspective, associée au besoin d’absolu, entraîne un désir d’immortalité. Dans la première sépulture connue, âgée de  100.000 ans, le squelette est entouré d’objets familiers à la disposition d’un « esprit » qui devait survivre avec sa personnalité, signes d’une spiritualité associée à une survie.

L’homme ne peut pas être séparé de la société humaine, du groupe dans lequel il est né et a été éduqué, dans lequel il pense et il crée. A sa conception, un individu possède la totalité du patrimoine génétique de l’espèce, avec les nuances qui en font un être unique, tandis que la culture du groupe humain est transférée progressivement à chaque personne au cours de son éducation. A la transmission de facteurs génétiques s’ajoute, chez l’homme, la transmission, par l’éducation, d’une culture, d’une tradition faite de gestes, d’une langue, de connaissances objectives et de modes de relations affectives qui caractérisent une population, de symboles, d’une histoire du groupe, du sens du temps et de la durée par l’histoire.

La personne humaine pense mais sa pensée ne peut se développer que dans son groupe social. La personne est créative mais l’innovation ne s’épanouit que dans le cadre de la société en s’intégrant dans la mémoire du groupe, constituant ainsi une connaissance nouvelle à la disposition de tous les membres du groupe et  transmise aux générations suivantes.

L’acteur, c’est chacun de nous, mais, quoiqu’en disent les individualistes, nous ne pouvons vivre, penser, créer et agir que dans le cadre d’un groupe social.

Spontanément les hommes ont expliqué ces singularités de la personne humaine – intelligence réfléchie, amour, liberté, choix et responsabilité, désir d’absolu et refus de la mort – comme les manifestations d’un esprit animant leur corps.

Les évolutionnistes matérialistes nient que l’apparition de l’homme avec ses singularités spécifiques soit un pas majeur associé au franchissement d’un seuil dans l’évolution de son intériorité. Ils réduisent l’Homme à ses dimensions biologiques, ils ignorent la spiritualité de la Personne humaine.

La Vie est présente sur la Terre depuis 4 milliards d’années. Pendant plus de 2 milliards d’années, le monde bactérien, - bactéries et algues bleues chlorophylliennes – est le seul constituant de la « la Biosphère » qui couvre notre planète minérale d’un manteau vivant. Ces bactéries sont de petites cellules indépendantes très simples sans différenciation apparente. Puis, il y a 1,5 milliard d'années, apparaissent les Protistes, organismes unicellulaires beaucoup plus gros que les Bactéries. Chez eux, les différentes fonctions sont associées à des différenciations visibles du cytoplasme.

Alors que la multiplication des bactéries est réalisée par une simple division d’une bactérie, chez les Protistes apparaît la sexualité. La fécondation d'un ovule par un gamète mâle donne un oeuf qui se distingue de l'adulte par sa petite taille et l'absence de cloisonnement. Les structures cytoplasmiques apparaissent au cours du développement de l’œuf. La sexualité apporte aux Protistes un rajeunissement et un grand potentiel de diversification.

Les organismes pluricellulaires qui apparaissent 800 millions d’années plus tard sont de véritables sociétés de cellules différenciées, organisées en tissus et en organes. La répartition des tâches entre les cellules et des fonctions entre les organes font de l'être vivant pluricellulaire un organisme complexe. Cette répartition des tâches et des fonctions implique un système de coordination d’autant plus élaboré que la diversification des cellules et des organes est plus grande. C’est un pas important dans la complexité.

Leur évolution se poursuit, accompagnée d’une très grande diversification. Mais l’Evolution n’est pas un long fleuve tranquille. A certaines époques géologiques, de très nombreuses espèces disparaissent brutalement ; on prend maintenant conscience de l’importance de ces extinctions massives. L’exemple aujourd’hui célèbre est celui des Dinosaures à la fin de l’ère secondaire, il y a 65 millions d’années. Mais avec les Dinosaures, la moitié des espèces existant à l’époque a disparu.

Les reptiles, très diversifiés, étaient dominants pendant l’ère secondaire, tandis que les mammifères apparus au début de cette ère, n’étaient représentés que par quelques petits groupes primitifs. A la fin du Crétacé, la majorité des reptiles disparaissent, les mammifères prennent le relais. On ne peut pas parler de lutte : les mammifères n’ont pas éliminé les reptiles ! Au début du tertiaire, ils ont occupé les niches écologiques libérées par les reptiles en se diversifiant rapidement.

Habituellement, l’évolution est associée au darwinisme et le darwinisme à la sélection naturelle dans la lutte pour la vie. Seuls survivent les individus que le hasard dote d’avantages leur permettant une meilleure adaptation à leur environnement. La sélection naturelle explique l’adaptation des espèces à leur milieu, mais peut-elle répondre à toutes les questions posées actuellement par l’étude de l’évolution ? Comment faire cohabiter la lutte qu’implique la sélection naturelle et les forces d’union qui font progresser la complexité ?

La sélection naturelle rend compte des phases adaptatives conduisant les espèces à occuper une niche écologique. Elle n’explique pas les phases innovatrices explosives qui s’expriment par l’émergence de nombreuses structures nouvelles. Elle reste étrangère à l’innovation qui est l’essence même de l’Evolution. Les forces d’union sont au cœur de ces innovations.

Au cours de l’Evolution, l’émergence d’organismes plus complexes n’entraîne pas l’exclusion des espèces moins complexes. Les bactéries, seuls êtres vivants de notre planète pendant 2 milliards d’années, n’ont pas souffert de l’arrivée des plantes et des animaux pluricellulaires. Elles ont même profité de leur présence pour développer avec eux de nombreuses symbioses d’intérêt mutuel. Citons la flore intestinale des herbivores leur permettant de digérer la cellulose de l’herbe, les bactéries qui décomposent les déchets végétaux et animaux produisant l’humus favorable au développement des plantes, et notre flore intestinale confortée par les yaourts !

Et pourquoi limiter l’étude de l’évolution à une espèce, une famille ou même un phylum ? Les exemples précédents montrent que nous devons replacer ces éléments, quelle que soit leur ampleur, dans le cadre de l’ensemble des êtres vivants, végétaux et animaux, dans l’ensemble de la Biosphère qui est le siège d’équilibres complexes. Les symbioses au sein de la Biosphère prennent des formes très variées, admirables par leur ingéniosité quand on y prête attention. Les oiseaux et les abeilles participent à la pollinisation des fleurs, les animaux frugivores dispersent les graines dans leurs excréments aidant à l’extension géographique des plantes, les pique-bœufs débarrassent les bœufs de leurs parasites. La Biosphère est vraiment un système global remarquable par ses multiples équilibres et les coopérations des êtres vivants qui la composent : aucun d’entre eux ne pourrait vivre seul !

La compétition existe, mais elle n’a pas le caractère inexorable, qu’on a voulu lui donner. Que se passe-t-il quand apparaît un nouvel être vivant doué de qualités avantageuses ? Comme dirait Teilhard en parlant de l’homme : il entre sans bruit dans la biosphère !

Il est vrai que l’homme est entré sans bruit dans la Biosphère. Les premiers indices de sa présence sont les outils de pierre taillée, ce sont les fossiles de l’intelligence réfléchie et de la mémoire culturelle de l’humanité naissante. Il y a plus de 2 millions d’années Homo habilis fut le premier homo faber. Homo erectus lui succède vers 1,7 millions d’années. Il invente le biface, pierre taillée dont la symétrie joint l’esthétique à l’efficacité. Vers 500.000 ans il domestique le feu, marquant une nouvelle distance à l’égard des animaux qui l’entourent.

L’Homme de Neandertal, le premier Homo sapiens, date seulement de 200.000 ans. Vers 100.000 ans il est l’auteur des premières sépultures connues dont nous avons parlé.

 Les plus anciennes peintures rupestres datées de 35.000 ans sont associées à Homo sapiens sapiens, notre ancêtre direct ; la qualité du dessin incite à penser que cette activité est plus ancienne. C’est une relation symbolique entre un animal vivant et un dessin sur une paroi. Notre habitude de dessiner « un mouton » sur une feuille de papier est telle que nous n’avons pas conscience du caractère symbolique de cette représentation, de cette relation entre un être vivant et le dessin qui en est fait.

Jusqu’au Néolithique, ces hommes vivent en petits groupes de chasseurs errants qui se dispersent en Afrique, en Chine, en Indonésie et en Europe. Le Néolithique, qui ne date pas de plus de 10.000 ans, est l’âge de la naissance des civilisations. La sédentarisation favorise le développement de sociétés humaines structurées marquant un approfondissement des cultures et un élargissement de leurs influences. Les relations régulières entre ces civilisations ne datent que de quelques milliers d’années.

La différenciation des tâches qui apparaît dans les traces de campements des chasseurs primitifs prend une autre dimension dans les sociétés sédentaires. C’est la répartition des tâches dans les villages. C’est la naissance de cités de plus en plus importantes qui impliquent l’organisation de coordinations et de structures politiques hiérarchisées. C’est également la naissance de nations et d’empires. Alors que l’évolution biologique est marquée par la montée de la complexité associée à un processus d’union et de différenciation, l’évolution de l’humanité se développe au plan social et culturel suivant le même processus.

Mais les cellules de ces sociétés humaines sont des personnes humaines avec leur intelligence et leur cœur qui ne peuvent s’épanouir que dans la mesure où s’établissent des liens de confiance entre les membres de leur groupe social. C’est dans la confiance mutuelle que chacun pourra développer sa personnalité dans une union qui respecte les personnes : union et personnalisation sont l’expression de l’union et de la différenciation dans une société humaine.

Dans un groupe social humain, hommes et femmes échangent leurs pensées dans un cadre culturel commun. Ainsi se développe une petite « noosphère ». Quand les groupes entrent en contact, leurs cultures s’influencent mutuellement, leurs noosphères s’unissent progressivement. Depuis peu, les noosphères particulières en contact forment une immense Noosphère, celle de l’Humanité entière. Sa densité diffère suivant les régions, certaines liaisons sont encore lâches mais inlassablement l’Esprit tisse les nappes de la Noosphère.

Ces nappes se resserrent chaque jour davantage, du fait de la croissance démographique de l’humanité sur sa planète sphérique, et surtout avec l’accroissement du rayon d’information et d’action de chaque homme. Ceci est la conséquence du développement des moyens de transport et de communication, tant par leur densité que par la vitesse de transfert de l’information. La radio et la télévision élargissent la conscience des hommes aux dimensions de la planète. Nous compatissons aux souffrances des victimes de catastrophes naturelles, des victimes du terrorisme et des guerres. Et cette compassion suscite notre solidarité.

La Noosphère n’est pas une « sphère des idées » mais une « sphère des esprits, des âmes ». L’intelligence et le cœur sont associés dans sa croissance. La pensée réfléchie est inséparable de l'amour qui unit des hommes et des femmes libres dans toute société humaine. Les fils des nappes que tisse l’Esprit sont les relations interpersonnelles qui se fortifient et s’épanouissent  avec le développement des personnes humaines et de leurs relations.

Les hommes sont biologiquement insérés dans la Biosphère, l’enveloppe vivante de notre planète minérale, et participent à ses équilibres tandis que leurs consciences de personnes humaines s’unissent dans la Noosphère. La relation entre Biosphère et Noosphère se développe dans l’Humanité, ensemble d’êtres de chair et d’esprit. Alors que les équilibres de la Biosphère, âgée de 4 milliards d’années, évoluent lentement, la Noosphère en cours de formation, en pleine évolution, est encore loin de l’équilibre.

 

Tout au long de l’évolution, les synthèses successives construisent des ensembles de plus en plus complexes que l’entropie détruit. L’évolution de la Vie est une montée de la complexité dont la Mort désagrège les structures, mais, par la reproduction, la Vie sauve ses conquêtes complexes. Dans cette lutte de la Vie contre l’entropie, la réalité de notre monde complexe et l’extrême complexité de l’Homme manifestent la victoire de la Vie sur la Mort. Quantitativement, l’entropie et la mort semblent vainqueurs mais, qualitativement, la montée vers le plus complexe continue, dans cette dynamique évolutive la Vie est le vrai vainqueur.

Avec l’Homme, la lutte de la vie contre la mort prend une forme nouvelle. La liberté, inséparable de l’amour, rend la haine possible, c’est le refus de l’autre. Le combat de la vie et de la mort pénètre au sein même de l’humanité y prenant une dimension nouvelle. Mais c’est toujours la lutte de ce qui unit contre ce qui divise. En termes d’évolution, l’union fait progresser tandis que la division fait régresser, l’amour fait monter vers l’unité, la haine et la guerre font descendre vers le multiple.

L’homme étant un être de projet, sa créativité est associée à une finalité et à une responsabilité. L’évolution de l’Humanité ayant relayé l’évolution biologique, on peut dire, avec Teilhard, que l’Homme, devenant conscient de l’évolution, en devient responsable. L’Humanité entre dans la phase de l'évolution convergente volontaire. Il faut développer cette conscience de l’évolution chez le plus grand nombre d’hommes et de femmes afin qu’ils orientent volontairement leur créativité. La lutte entre vie et mort est au cœur de l’évolution de l’humanité.

Au début du 19ème siècle, Thomas Malthus mettait en garde les hommes du danger de l’extension démographique de l’humanité qui la conduirait à la famine. Deux siècles plus tard, nous constatons que la créativité des hommes a fait reculer le spectre de la famine et de la maladie, mais ces avantages restent l’apanage de 10 à 20% de l’humanité alors que, globalement, la richesse mondiale permettrait de satisfaire les besoins de tous.

L’Evolution biologique a conduit à l’équilibre global de la Biosphère, l’Evolution culturelle sociale humaine doit conduire à l’équilibre noosphérique de l’Humanité perçue comme un ensemble global.

Dans l'évolution spontanée, inconsciente, de l'humanité, l'Homme a « aménagé » la planète sans s’inquiéter de l’avenir. La question que nous devons nous poser est donc : comment poursuivre consciemment cette œuvre inconsciente pour que tout homme puisse s'épanouir, devenir plus humain dans l'humanité de demain ?

L'esprit, puissance de synthèse et d'organisation, tisse les nappes de la Noosphère, il structure l'ensemble des conscien­ces pensantes. Cette structuration implique les relations interpersonnelles, la décentration de ces consciences et l'amour qui les unit.

Seules les personnes humaines, plongées dans la Biosphère et la Noosphère, peuvent rechercher volontairement les structures et les équilibres qu’elles appellent de leur intelligence et de leur cœur. La Personne humaine possède les moteurs nécessaires pour poursuivre l'Evolution dans sa phase culturelle sociale :

·        sa créativité personnelle pour imaginer et réaliser de nouvelles structures sociales,

·        sa capacité d'aimer lui offrant le ciment pour stabiliser ces structures,

·        son désir d'absolu qui peut soutenir son effort.

Ces moteurs sont en elle et elle seule peut les mettre en œuvre. Nécessaires à la poursuite de l'Evolution, la Personne humaine en est responsable.

N'est-il pas présomptueux de parler de la responsabilité de chaque homme, de chaque femme, dans l'évolution de la Biosphère et de la Noosphère dont il ne représente qu'une infime part ? Ayons confiance dans la puissance de l’esprit qui nous anime. Par la parole et le regard nous exprimons le sens que veut transmettre notre pensée et qui se manifeste dans la relation des personnes et le fonctionnement de la société humaine. Par une parole, un regard, un sourire, nous pouvons transformer la société dans laquelle nous vivons. Les résultats sont sans commune mesure avec l'action matérielle impliquée; c'est vraiment notre esprit qui agit avec l’esprit des autres.

Mais cette phase que nous vivons est effective­ment une épreuve pour les hommes. Les crises que traverse notre société, aggravées par le nombre et la puissance des hommes, le montrent. Il faut cependant observer la capacité de réaction de l’homme qui le conduit à corriger sans cesse son action en fonction des résultats. Comme Teilhard l’a souvent souligné, c’est de crise en crise que progresse l’Humanité. L’Homme réagit aux crises parce qu’il n’accepte pas certaines conséquences de l’action d’une personne ou d’un groupe humain qu’il juge néfastes. C’est la force des démocraties de faire éclater les dysfonctionnements : corruption, pollution, famines, massacres... et les moyens d’information, élargissant leur diffusion, excitent les réactions politiques, alors que les régimes totalitaires les étouffent jusqu’à l’explosion finale.

Nous entrons dans la dernière phase de la construction de l’Univers, celle dont l’Homme est responsable. Nos réflexions sur l’Evolution nous ont montré le rôle fondamental des forces d’union dans cette construction de l’Univers depuis son origine.

La présence de l’Homme au sommet de la complexité souligne la victoire de la Vie sur l’entropie et la Mort au cours de l’évolution du Vivant. Dans la Personne humaine éclôt l’intelligence réfléchie, l’amour, la liberté et la responsabilité qui animent sa créativité. Cet amour trouve ses racines dans les forces d’union qui ont construit l’univers matériel et vivant.

C’est en s’appuyant sur l’amour qui l’habite que la personne humaine peut poursuivre cette œuvre. Le succès des forces d’union tout au long de l’Evolution n’est-il pas le meilleur encouragement de l’Homme pour poursuivre cette tâche ?

Nous devons dépasser les idéologies d’exclusion qui, telles le communisme et le fascisme, ont conduit à de véritables hécatombes. La réconciliation de la France et de l’Allemagne après la dernière guerre mondiale a jeté les bases d’une Communauté européenne qui progresse peu à peu vers une véritable Union européenne. Tout ce qui unit, librement, fait progresser l’évolution de l’Humanité tandis que les guerres la divisent et la font régresser.

Il en est de même au plan économique, industriel et commercial. On parle parfois de guerre sous-entendant que le plus fort gagne, écrase le plus faible, au plan individuel, dans l’entreprise, ou entre les entreprises. Mais que deviennent les relations humaines, le respect des personnes, dans cette philosophie inspirée de la sélection naturelle et de la lutte implacable pour la vie ? Notre réflexion nous montre que ce n’est pas la voie suivie par l’Evolution qui a conduit l’Univers du Big-Bang à l’Homme et qui se poursuit dans l’Humanité, progressant de synthèse en synthèse vers une complexité croissante, dans l’union et la différenciation puis dans l’union et la personnalisation.

 

Je souhaiterais que notre réflexion avec Teilhard nous conduise à de longs échanges. Permettez-moi néanmoins de soulignez quelques points qui sont pour moi source d’espérance.

Depuis l’origine de l’Univers, l’Evolution a favorisé la diversification dans l’union. Au sein de l’Humanité celle-ci s’exprime par la personnalisation dans l’union que nous devons encourager. Ecartons l’individualisme car chacun de nous ne peut vivre, penser, créer et agir que dans le cadre d’une société humaine. Chacun de nous est réellement responsable de l’avenir de l’Humanité mais c’est seulement en équipe qu’il peut exercer cette responsabilité.

Poursuivons volontairement la montée de la complexité au sein de l’Humanité en créant des structures qui permettent l’épanouissement de tous leurs membres en favorisant leurs initiatives et leur responsabilité personnelles, tout en respectant celles des personnes extérieures.

La lutte de la Vie contre la Mort au sein de l’Humanité, c’est la lutte de l’union contre la division. Mais n’ayons pas peur de la crise de la Mondialisation que nous vivons puisque c’est de crise en crise que progresse l’Humanité.

La construction de l’Europe est pour nous un champ d’action privilégié dans le cadre de la Mondialisation, en respectant tous les européens, en favorisant les plus faibles et en évitant les exclusions tant intérieures qu’extérieures.

 

 

                                                                                           Raoul  Giret  30 septembre  2002